Alors que l’on s’inquiète de voir chercheurs et ingénieurs construire leurs ambitions à l‘étranger, il est urgent de s’interroger sur un effet de bord de cette évasion intellectuelle : l‘état et dans une certaine mesure la représentation nationale ont-ils encore accès à la compétence nécessaire à la rédaction des lois? Une question des plus actuelle au regard des amendements et lois autour de l’Internet et de sa réglementation (notamment la trop fameuse LEN).
Cette triste affaire met en évidence deux facettes d’une même lacune : l’absence évidente de compétences en la matière au sein de l‘état et dans les partis politiques français.
Premier aspect de ce manque, l’absence d’ambition, de vision. Quand on porte un regard extérieur sur les lois françaises en matière d’innovation et de nouvelles technologies sur les 20 dernières années on ne peut être que frappé par une chose : ce sont des lois défensives, des lois fondées sur la peur de l’inconnu. À ce sujet le traitement d’Internet est exemplaire, faute d’en comprendre l’essence, on commence par y voir un risque, un repère du vice et de la fraude avant que de rectifier le tir
à coup de maigres incitations quand la bataille c’est finalement jouée ailleurs.
Faute de comprendre, on craint tout et n’importe quoi et on réglemente la tête dans le sable. On craint même la justice au point d’enchaîner notre jurisprudence dans des textes plus alambiqués les uns que les autres. Comme si, exception française, nos juges étaient incapables d‘établir par eux même une jurisprudence de bon sens sur un sujet, l’Internet, qui n’est quand même pas dans la quatrième dimension.
Un cas particulièrement représentatif de cette situation est la gestion calamiteuse du « défunt » .fr (l’extension des noms de domaines Internet réservée à la France). Alors qu’il était possible de fonder les plus grands espoirs quant à l’utilisation de cette extension pour promouvoir la France, son expertise, son savoir faire et faire des noms en .fr une marque, un label « France » dans le monde, on a littéralement bétonné les choses sous un carcan d’obligations et de restrictions masquant avec peine l’absence de vision perspective. La peur de l’inconnu, toujours.
Cela a tellement bien fonctionné que le .fr est désormais marginal, dilué dans la masse des pays les plus exotiques. Alors aujourd’hui, après la bataille, on voit l’Afnic se lancer à l’assaut du salon des entrepreneurs pour dire que désormais tout est possible. C’est un peu tard, un peu court. La France n’a rien vu passer, seule dans sa bulle, elle n’aura finalement rien apporté à personne. Ni à ses entreprises, ni à la gestion du sujet dans le monde.
Il en va hélas des noms de domaines comme des lois. Faute de comprendre, la France se joue son film, sans même imaginer que son droit se marginalise lui aussi quand il aurait pu aller de l’avant et inspirer au delà des frontières. Le droit français n’est déjà plus celui des sociétés, il ne sera pas non plus celui de l’Internet.
Hélas l’absence d’expertise ne limite seulement l’envergure de nos ambitions, elle transforme aussi les modalités de fonctionnement de la représentation nationale et de l‘état. Faute d’expertise, on voit se transformer l’assemblée en cour de jeu pour lobbyistes. Même Nicole Fontaine finira par admettre être l’objet de fortes pressions de la part d’associations familiales qui à défaut de voir le diable dans Internet y voit déjà Sodome et Gomorrhe…
Qu’on regarde un peu les amendements déposés. Certains décidément n’ont pas peur du ridicule. Entre intérêts catégoriels et revendications surréalistes décidément tout porte la marque de l’ignorance crasse. Mais que fait-on au PS ou à l’UMP? Il est urgent d’agir, les cours de rattrapage s’imposent.
Nos politiques seraient-ils de si mauvais élèves? Certes leur capacité à écouter est passablement émoussée mais cela serait un peu facile d’en rester là. Car en effet, qui donc ont-ils à écouter?
Le cas du logiciel libre est éclairant en la matière. Quand toute l’Europe jusqu‘à l’Amérique se penche sur le sujet on peine à nous exhiber la moindre cellule de réflexion dans les ministères ou dans les partis.
Il faut agir, alors qu’il apparaît clairement que l’avenir de la France est suspendu à sa capacité d’innovation. Nos politiques doivent apprendre, s’entourer, réfléchir, et proposer des caps ambitieux pour aller de l’avant.
Mise à jour :
On peut, comme me le suggère un ami inspiré, nuancer en arguant :
- qu’il est mal de désigner sous un vocable fourre-tout l’ensemble des associations familiales. Ainsi l’Unaf qui a su monter au créneau avec un avis pertinent sur le sujet,
- qu’il est tout aussi mal de négliger la protection de mineurs fragiles (même si dans ce cas, il s’agit moins d’Internet que d‘éducation parentale et qu’après tous les moyens de contrôle locaux existent),
- qu’il est très réducteur de dire que les gouvernements successifs sont restés inactifs.
Il reste une absence de souffle, un manque d’orientation. Bref un esprit de conquête sur des sujets dont la maîtrise est un pré-requis à nos ambitions futures…
Enfin, pour ceux qui souhaiterait se faire par eux même une opinion plus précise, les éléments adoptés en deuxième lecture sont disponibles sur le site de l’“Assemblée Nationale”: http://www.assemblee-nationale.fr/.